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Les ados et le porno : de la nécessité de se poser les bonnes questions (partie 2)

Dans le dernier article, nous avons vu que la panique morale qui s’empare de bon nombre de personnes à l’évocation des mots « pornographie » et « jeunesse » partait d’un mauvais postulat de départ. La « pornographie » en tant que telle n’a rien d’évident et il serait incorrect de penser qu’elle est monolithique.

La jeunesse est également touchée par cette erreur de conceptualisation tant les frontières de celle-ci sont arbitraires et cachent des réalités plurielles.

Mais comment les jeunes – ou du moins certains jeunes – vivent-ils concrètement la pornographie ? Quels sont leurs rapports à cette dernière et que peut-on en tirer comme enseignements ? C’est ce que nous allons voir aujourd’hui.

Expériences adolescentes des pornographies

Lors d’une étude menée entre 2015 et 2016, je m’étais interrogé sur la question des cours d’éducation à la sexualité et leur réception par des adolescents d’un lycée rural de Gironde (les personnes interrogées venaient de milieux sociaux assez variés, des classes populaires jusqu’aux classes aisées).

Devant la pauvreté des programmes scolaires en la matière (j’y reviendrais dans un prochain article), j’avais alors interrogé ces derniers sur les moyens qu’ils mettaient en œuvre pour construire leur vie sexuelle. Vous vous en doutez bien, la question de la pornographie est rapidement arrivée sur le tapis.

Et j’ai été plus que surpris par le rapport qu’entretenaient ces derniers avec ce genre de films, en particulier les filles. La totalité des jeunes interrogés (8 jeunes, 4 garçons et 4 filles âgées de 17 ans à 19 ans) ont déclaré avoir déjà visionné un film pornographique ; la plus jeune à 10 ans, le plus vieux à 14 ans et la majorité aux alentours de 11-12 ans environ.

Si le jeune âge de visionnage de tels films est frappant, c’est plutôt l’impact de ces derniers chez les jeunes qui m’a intéressé. La grande majorité des personnes interrogées déclarent ainsi avoir regardé du porno par curiosité, parfois car les informations disponibles sur la sexualité étaient très faibles, souvent pour se rassurer sur la question de l’acte sexuel.

Dans ce second cas, la pornographie vient souvent aider les jeunes dans la concrétisation des informations théoriques qu’ils possédaient auparavant (soit obtenues auprès des parents, soit au contact de leurs fréquentations à l’école). Toutes et tous déclarent en avoir regardé quelque fois, soit pour s’informer, soit comme support lors de séances de masturbation.

Si aussi bien les garçons que les filles déclarent avoir vu des films de ce genre, les premiers semblent bien moins à l’aise pour en parler. À l’inverse les filles n’ont déclaré aucune honte à visionner des films pornographiques, ces derniers leur ayant été très utiles pour connaître leurs envies et découvrir de nouvelles formes de plaisir.

Credit: DELAHAYE CATHERINE

Une lycéenne a même déclaré organiser des soirées porno avec deux de ses amies où celles-ci grignotaient des bonbons tout en commentant le film et en discutant des pratiques qu’elles y voyaient pour savoir si chacune l’avait déjà essayé ou non. Ce faisant, la pornographie leur sert de prétexte afin d’engager de manière plus spontanée une discussion sur la sexualité.

Une autre lycéenne, se revendiquant bisexuelle, déclare quant à elle :

« Mais après l’avoir fait oui j’y suis allé plus souvent pour savoir, genre apprendre mieux à gérer les choses et cætera. En revanche pour les filles j’ai été regarder avant. Parce que j’avais l’impression que ce serait plus compliqué. Mais comme je regardais du porno avant c’était pas quelque chose d’inédit ».

Sur l’aspect normatif induit par la pornographie, 7 jeunes sur 8 déclarent que les films pornographiques ne représentent pas la « vie réelle » et que, malgré le fait d’avoir visionné des films avant leur première fois, le véritable plaisir avait été pour eux dans la découverte progressive de la sexualité avec leur partenaire.

Seul un adolescent, le seul à n’avoir pas eu de relation sexuelle, semblait plus anxieux que les autres par rapport à ce qu’il voyait dans les films. Selon lui, ses séances de masturbation ne duraient pas plus de 5 minutes alors que les acteurs semblaient plus endurant. Il espérait ainsi, avec l’expérience, « pouvoir tenir plus longtemps du genre 30 minutes ou même une heure »

On le voit ici, l’endurance sexuelle promue par les films pornographiques semble influencer ce jeune.

Néanmoins, l’écrasante majorité d’entre eux estiment qu’internet et les films pornographiques les ont davantage aidé comme le montre ce témoignage d’une lycéenne de 18 ans :

« Pour ma première fois avec mon copain j’ai voulu lui faire une fellation. Mais je voulais faire ça, qu’il soit content et moi aussi ! Alors j’ai été me renseigner sur internet, sur les forum et en regardant quelques pornos. Bon je savais bien que ce serait pas exactement la même chose hein ! Je voulais pas qu’il termine dans ma bouche ou que j’avale, je voulais juste qu’il soit content. Donc ça m’a bien aidé internet. ».

En revanche, ce qui angoissait la majorité de ces jeunes n’était pas tant la « technicité » de l’acte – que la plupart découvraient à leur rythme – que les manières d’atteindre l’autre, les différentes façons d’aborder les questions de séduction, de flirt et d’amour.

On le voit, la pornographie n’est pas nécessairement un problème majeur pour ces jeunes, à l’exception du garçon qui n’avait pas encore eu de relation sexuelle.

La pornographie comme miroir des failles de nos sociétés

Faut-il considérer la pornographie comme anodine ? Je ne le pense pas. Car si pour ces jeunes, l’expérience de cette dernière a été plutôt positive ou sans conséquences, ce n’est pas le cas pour d’autres.

Pour certains jeunes dont l’éducation à la sexualité est inexistante et où l’influence du milieu social d’origine est extrêmement forte, l’expérience pornographique peut être davantage marquante.

Entre un ado dans une famille où la discussion sur ces sujets est possible et où la sexualité est abordée de manière sérieuse mais légère et un autre venant d’un milieu où tout dialogue est impossible et où il sera enjoint à « être un homme », le gouffre est profond. Le premier pourra aborder un film pornographique avec recul et esprit critique quand le second estimera que les choses doivent se faire ainsi.

Comme le fait brillamment remarquer le philosophe Ruwen Ogien, la pornographie est peut-être davantage un problème d’adulte que d’ados. Nous calquons sur eux nos peurs, nos angoisses et notre incapacité à faire la part des choses sur des jeunes qui se questionnent.

Mais les jeunes en sont capables, pour peu que l’on prenne le temps de leur parler de ces sujets, tant dans l’aspect pratique que dans la manière de vivre leurs relations (et ayant été surveillant dans un lycée, je peux vous dire qu’on peut leur parler de tout tant qu’on les prend au sérieux, de l’épilation intégrale jusqu’au gang-bang en passant par le féminisme).

La pornographie, comme le notait la réalisatrice Ovidie, n’est pas la seule source d’injonction normative que l’on trouve dans nos sociétés. Les clips, le cinéma ou encore les magazines sont une source non négligeable d’injonctions à la performance, au culte du corps, à une sexualité-épanouie-mais-pas-trop-quand-même.

Le porno n’échappe pas à la règle mais il serait malhonnête de l’accuser de tous les maux. Supprimons le porno et nous verrons que les normes seront toujours présentes tout comme les personnes qui s’en éloignent (ado je n’avais pas accès à Internet ce qui ne m’empêchait pas de trouver d’autres substituts si l’envie m’en prenait, même si c’était plus difficile qu’aujourd’hui).

Oui une certaine pornographie est sexiste et réifie (Note d’Adam : réifie signifie “transforme en objet”) le corps des femmes (et des hommes également qui en sont réduit à n’être que des pénis sans visage) mais parce que notre société pratique ce genre de chose encore trop souvent. Toutes les personnes qui, par exemple, s’épilent le sexe ou apprécient les joies de la levrette claquée avec moult insultes graveleuses n’ont pas attendus de regarder du porno pour s’adonner à ces pratiques.

Et les jeunes qui souhaitent emprunter cette voie doivent pouvoir le faire s’ils le souhaitent et doivent être accompagnés s’ils ont des questionnements.

A la fin d’un entretien, une adolescente de 17 ans me regarda, un peu gênée, avant de me demander :

– « Est-ce que je peux vous poser une question ?

– Bien sûr !

– Oui bah voilà… j’ai couché avec deux garçons en même temps il y a quelques semaines. Je voulais savoir… est-ce que je suis normale ?

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Bah voilà on dit qu’on est une génération décadente, qui est influencé par le porno donc bah je me pose des questions. Mais moi je m’en fous du porno. J’avais envie, eux aussi, c’était trop bien mais je me pose des questions ».

La suite de la conversation, hors de tout entretien sociologique, a porté sur le consentement, le trouple, le polyamour ou encore les sexualités plurielles.

Je me suis borné à lui rappeler l’importance du consentement et de l’intérêt de se protéger. Cet échange est intéressant à plusieurs titres. Il montre que les jeunes ont parfaitement intégré que la société considérait la pornographie comme quelque chose de mauvais et les pratiques qui s’éloigneraient de la norme – soit souvent une sexualité impliquant deux personnes, nécessairement amoureuses – comme une conséquence du visionnage de films de ce type.

Quand bien même cette adolescente aurait eu l’envie de coucher avec deux garçons en même temps après avoir vu un film porno, où est le problème ? Ce qu’elle a verbalisé en me questionnant, c’était son besoin d’être rassurée, de savoir qu’elle n’était pas la seule à avoir ces envies et que quelqu’un la comprenne.

L’important à mon sens est d’accompagner les jeunes, garçons et filles, par le dialogue. Leur dire que oui, la pornographie existe, qu’il s’agit d’une représentation de la sexualité mais qu’il en existe des milliers ; qu’il est possible d’apprécier les éjaculations faciales et les gangs bang mais que ne pas aimer ou ne pas le faire n’est pas un problème ; qu’ils et elles ne sont pas obligées de s’épiler intégralement le sexe mais qu’il est possible de le faire en cas d’envie ;

En somme, il convient de leur apprendre les notions de consentement et de respect, de désir et d’envie bref de mettre en place de véritables cours d’éducation à la sexualité (ce sera le sujet du prochain article) ou, comme le préconise la journaliste Maïa Mazaurette, d’éduquer à l’érotisme. Dans cet article, dont je vous recommande vivement la lecture, cette dernière considère l’exposition des jeunes à la pornographie comme un problème s’il s’agit d’une seule forme de pornographie qu’elle qualifie de « totalitaire ».

Pour elle, le problème vient de l’omniprésence de la vidéo pornographique et plus particulièrement du « clip porno » – ces petites vidéos de quelques minutes disponibles partout sur le net et les plus faciles d’accès pour les jeunes – au détriment d’autres formats prenant plus de temps comme la philosophie, la poésie, la bande-dessinée (et pour ma part j’ai été très jeune en contact avec les dessins de Manara ou encore de Magnus) ou que sais-je encore.

La vie humaine est suffisamment riche pour que l’on puisse trouver tout un tas de domaines où la sexualité et la pornographie peuvent s’épanouir en toute liberté. Ce faisant, là se trouve certainement une des clés de nos problèmes : prendre le temps de faire de la sexualité et de la pornographie des sujets acceptables de discussions, d’échanges et d’expression. Les jeunes seront ce que nous en ferons, là où nous les guiderons mais également ce que leurs expériences les mèneront à découvrir.

Quant à la pornographie, ce n’est qu’un miroir de nos sociétés, que cela s’agisse des bons côtés comme des mauvais, pas l’ennemi public numéro 1.

Pour aller plus loin

  1. BAUDRY, Patrick. (2014). La pornographie comme addiction. Psychotropes, vol. 20,(1), 123-133. doi:10.3917/psyt.201.0123.
  2. DUBOST, Matthieu (2014). La tentation pornographique : réflexion sur la visibilité de l’intime, Paris, Ellipses Marketing
  3. HESS, Amanda (2013, 9 juin). Le porno sur Internet influence-t-il la sexualité des jeunes ? Dans Slate.fr. Récupéré de https://www.slate.fr/life/73451/porno-internet-influence-sexualite-jeunes.
  4. IFOP (2014). Les goûts et les usages des Français en matière de pornographie… Enquête sur la consommation de films X sur Internet. Dans IFOP. Récupéré de https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/2609-1-annexe_file.pdf
  5. Kraus, F. (2017). Les adolescents et le porno : Vers une « génération Youporn » ? Dans IFOP. Récupéré de https://www.ifop.com/publication/les-adolescents-et-le-porno-vers-une-generation-youporn/.
  6. Ana L’acrobate (2018, 23 février). Comment le porno a fait évoluer mes fantasmes. Dans Madmoizelle. Récupéré de http://www.madmoizelle.com/porno-hard-fantasmes-890289.
  7. OGIEN, Ruwen (2003). Penser la pornographie. Paris : Presses Universitaires de France.
  8. OVIDIE (2018). À un clic du pire: La protection des mineurs à l’épreuve d’Internet. Paris : éditions Anne-Carriere.
  9. OVIDIE (2015, 14 juillet). Non, le porno n’est certainement pas la seule source d’injonction. Dans Metronews.fr. Récupéré de http://www.metronews.fr/blog/ovidie/2015/07/14/non-le-porno-nest-certainement-pas-la-seule-source-dinjonctions/.
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