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La sociologie à poil, ou est-il possible de rester neutre dans une orgie ?

Felix Dusseau

Dans le précédent article, nous avons passé rapidement en revue les différentes méthodes utilisées par les sociologues pour mener à bien leurs enquêtes. Vous en savez donc déjà plus sur la manière dont nous travaillons, en particulier lorsque cela touche à l’intime (en réalité peu de monde mais nous y reviendrons).

Cependant, je sais déjà ce que vous vous êtes dit : « Ouais ouais ouais il est mignon le p’tit jeune mais en fait il travaille sur le sexe uniquement pour se rincer l’oeil et se faire plaisir ! ».

Je ne peux tout d’abord que vous féliciter pour votre perspicacité et votre sens de l’observation pour avoir vu le jeune et fringuant jeune homme que je suis. Quant au reste, je ne peux décemment pas vous jeter la pierre : vous n’êtes pas les seuls à penser cela.

D’ailleurs, j’ai souvent le droit à des sourires en coin ou à des sous-entendus discrets lorsque j’évoque mon domaine de spécialisation, quand certaines personnes ne m’affublent pas directement de l’étiquette de pervers ou de queutard uniquement parce que je travaille sur la sexualité (et c’est là qu’on se rend compte qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, les tabous étant encore très nombreux).

Aujourd’hui donc, nous nous intéresserons à la neutralité du chercheur dans l’étude des sexualités. Car si le caractère scientifique et une méthodologie sérieuse sont nécessaires à la conduire d’une étude, que faire lorsque l’on se retrouve à étudier un domaine aussi tentant que l’harmonie des corps ?

Être ou ne pas être neutre

Il me reviens à l’esprit une anecdote en rapport avec le sujet d’aujourd’hui. Alors que j’avais pratiquement terminé ma 3e année de sociologie, je discutais avec une étudiante de deuxième année de master sur nos sujets de recherches respectifs. Celle-ci s’intéressait aux jeunes agriculteurs de la région quand, pour ma part, je terminais une étude qui me tenait à cœur depuis longtemps à savoir les personnes bisexuelles.

J’expliquais à cette étudiante que la sociologie des sexualités était un domaine passionnant dans lequel je comptais me spécialiser. Après avoir ri, celle-ci me lança, tout en désignant ses amies : « Ah bah déjà que nous on chope pas mal avec nos sujets mais alors toi avec le tien ça doit vachement aider ! ».

La remarque m’a également fait rire mais n’a pas manqué de m’interroger. Nos enseignants ne nous répétaient-ils/elles pas que la neutralité et l’aspect scientifique de nos recherches étaient primordiales ? Avoir des relations avec les personnes que nous étudions – peu importe la nature de la relation – pouvait-il être considéré comme un manquement flagrant à mon statut de chercheur ?

Je ne vais pas vous le cacher, il nous arrive à nous autre sociologues, d‘avoir des relations avec les personnes que nous interrogeons. Peu de gens l’avouent mais cela se fait. Mais n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : nous ne nous servons pas de la sociologie et de ses méthodes (en particulier l’entretien) comme d’un prétexte pour attirer du monde dans notre lit.

À l’instar de nombreuses pratiques sociales qui favorisent les rencontres (comme par exemple le couchsurfing, système permettant à des personnes qui voyagent de dormir chez l’habitant de manière totalement gratuite), rares sont les personnes se lançant dans ces activités avec pour seul objectif de « choper » qui arrivent à leurs fins.

Dès lors, un sociologue qui ne chercherait qu’à obtenir des relations sexuelles avec les personnes qui acceptent d’être interrogées s’en mordrait rapidement les doigts et serait très certainement blacklisté de certains milieux. Mais pour les autres, ceux qui visent avant tout un recueil sérieux de données, que faire ?

Si les enquêtes par questionnaire sont peu propices à des échanges intimes (à moins que cocher des cases vous excite, ce qui est tout à votre honneur), l’entretien ou l’observation peuvent en revanche être plus sujets à des dérapages.

J’avais d’ailleurs prévenu les étudiant(e)s de deuxième année à ce sujet : l’entretien est un moment propice à la séduction, principalement en raison de la forme d’interaction (souvent un face-à-face), par l’écoute du sociologue et, d’une manière secondaire, par les sujets abordés (même si des collègues sociologues déclarent avoir été draguées en abordant des sujets aux antipodes de la sexualité).

Le psychanalyste et anthropologue Georges Devereux le reconnaissait déjà en 1967 : « un entretien sur la sexualité, même s’il s’agit d’une interview scientifique, est, en lui-même, une forme d’interaction sexuelle ».

Rappelez-vous de l’effet de désirabilité sociale dont je vous parlais dans mon dernier article. Dans le cadre d’un entretien sur la sexualité, celui-ci joue à fond. Lorsque l’on passe parfois plusieurs heures à écouter une personne à se confier sur son parcours personnel, sur ses peurs, ses désirs, ses envies, sa vision du monde ou ses expériences intimes, cette dernière se sent écoutée et comprise.

Partant de là, le sociologue apparaît comme une personne potentiellement attirante car douée d’empathie ce qui favorise les rapprochements. La relation sexuelle après un entretien peut même s’inscrire dans une logique de don et de contre-don comme le décrivait Marcel Mauss : puisque le sociologue a écouté attentivement la personne se confier, l’acte sexuelle peut apparaître comme une obligation de réciprocité afin de rendre l’attention donnée par celui-ci.

Si en plus de cela le sociologue a prévu diverses choses pour mettre la personne à l’aise comme un repas ou un verre, la barre est placée plus haute et l’obligation (sociale) de réciprocité est encore plus forte.

Dans le cas d’une observation participante, la situation est légèrement différente. Il ne s’agit pas d’une interaction privilégiée (au sens où la personne interrogée et celle interrogeant passent un contrat explicite) puisque, en tant que sociologue, je me fonds dans la masse des habitués d’un lieu (par exemple dans un sauna libertin).

Mais où se trouve le sociologue ? 

Dès lors, puisque personne ne connaît ma véritable identité de chercheur, peu importe que je participe ou pas. Une position en retrait peut me permettre d’observer à loisir les interactions d’un lieu spécifique ; à l’inverse participer me permet également de comprendre comment les choses se passent.

Comme l’explique le sociologue Philippe Combessie : « un sociologue doit pouvoir être à la fois dedans et dehors ».

Toucher au sexe (mais avec des pincettes)

Sachant que des dérapages – consentis par les deux parties – peuvent parfois survenir, cela a-t-il une influence sur la qualité de l’enquête ? Ou, pour le dire autrement, l’objectivité du chercheur peut-elle être remise en cause si celui-ci est trop impliqué dans son terrain ?

C’est là que le concept de neutralité axiologique entre en jeu. Forgé par Max Weber – un des fondateurs de la sociologie en Allemagne – ce concept traite de l’attitude du chercheur en sciences sociales à formuler des analyses sur des phénomènes sociaux – eux-mêmes structuré par des valeurs – sans que ces analyses ne soient empreinte de jugement de valeur.

Max Weber distingue d’un côté les jugements de valeur, et de l’autre le rapport aux valeurs. Si le premier induit un jugement normatif (« le libertinage est une mauvaise chose, pratiqué par des individus pervers »), le second est une analyse de ces valeurs en tant que faits sociaux (« le libertinage est pratiqué par certaines personnes et désapprouvé par d’autres. Qui sont-elles et pourquoi ce comportement est si mal perçu ? Qu’est-ce que cela dit de notre époque ? »).

Il n’est nullement interdit pour un chercheur d’avoir une opinion personnelle concernant son objet et même d’y être impliqué. Max Weber considérait même qu’une certaine dose d’engagement permettait d’apporter une meilleure compréhension de certains phénomènes.

En revanche, il convient pour les personnes se lançant dans une recherche de prendre conscience des biais qui peuvent perturber leur jugement. Lorsque je me suis lancé dans l’étude des pratiques bisexuelles, je ne me considérais moi-même pas comme bisexuel mais je ne niais pas que les pratiques entre femmes étaient un de mes fantasmes. Ce faisant, il m’a fallu garder à l’esprit que mon penchant positif envers celles-ci pouvait constituer un jugement de valeur pouvant remettre en cause mon objectivité.

Ainsi, rien n’empêche celles et ceux qui s’adonnent à la recherche de se lancer dans une relation avec les personnes qu’ils étudient, du moment que cela n’interfère pas avec leur analyse qui se doit d’être rigoureuse et argumentée.

Si certaines personnes se perdent parfois dans leur terrain (voir à ce titre l’article de Valentine Desclozeaux en bibliographie), peu de chercheurs incluent concrètement ces questions dans leurs travaux. Quand bien même ces pratiques existent, les tabous qui entourent la sexualité en plus de la volonté – propre aux sciences sociales – d’apparaître comme des sciences sérieuses (donc de placer la scientificité avant toute autre considération, notamment humaines), font que peu de personnes dans le monde de la recherche déclarent avoir parfois des liens plus proches que d’habitude avec leur terrain d’étude.

Le reconnaître serait pourtant fort utile. Car le sociologue n’est pas un être éthéré fait de lumière mais un être humain comme les autres. En prendre conscience est une nécessité pour celles et ceux déclarant éclairer les individus sur leurs pratiques sociales.


Pour aller plus loin

  1. GIAMI, Alain (2000). Les récits sexuels : matériaux pour une anthropologie de la sexualité. Journal des anthropologues, 82-83, 2000, pp. 113-127.
  2. GIARD, Agnès (2015, 24 février). Peut-on enquêter sur le sexe sans y toucher ? Dans Les 400 culs. Récupéré de http://sexes.blogs.liberation.fr/2015/02/24/peut-enqueter-sur-le-sexe-sans-y-toucher/
  3. KULICK, Don (2011). La vie sexuelle des anthropologues : subjectivité érotique et travail ethnographique. Genre, sexualité & société, 6 | Automne 2011.
  4. MONJARET, Anne & PUGEAULT, Catherine (dir.). (2014). Le sexe de l’enquête : approches sociologiques et anthropologiques. Paris : ENS Éditions.
  5. DESCLOZEAUX, Valentine (2017, 15 décembre). Trouple : Valentine a testé le polyamour, et elle a polymorflé. Dans Neon Mag. Récupéré de https://www.neonmag.fr/temoignage-valentine-a-teste-le-polyamour-et-elle-a-polymorfle-499180.html.
  6. MAUSS, Marcel ([1925] 2012). Essai sur le don. Paris : Presses Universitaires de France.
  7. WEBER, Max (2002). Le savant et le politique. Paris : 10 x 18.

Les articles de cette série Sexe et Sociologie par Felix Dusseau

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